Analyse 2017-29

Les règles régissant notre façon d’écrire sont-elles sexistes ? Certaines personnes auraient tendance à soutenir ce point de vue ; mais n’est-ce pas légèrement excessif de considérer que la façon dont nous avons l’habitude d’agencer les lettres pour en faire des mots laisse transparaître une supériorité avérée du genre masculin qui outrepasserait le domaine linguistique ?  

Certes, une certaine supériorité accordée à la gente masculine – et qui n’a pas lieu d’être – se retrouve de manière générale dans moult aspects du fonctionnement sociétal… pour preuve, l’inégalité salariale [1] qui constitue toujours une réalité à l’heure actuelle dans nos sociétés pourtant dites civilisées par exemple. Mais n’est-ce pas « chercher la petite bête » que de crier à l’inégalité de genre parce qu’il est officiellement et ouvertement admis qu’en grammaire (et en grammaire seulement), « le masculin l’emporte sur le féminin » ? L’énergie qu’une personne est disposée à fournir pour le combat contre les inégalités de genre ne serait-elle pas davantage utile sur un autre flanc que celui qui relève de la syntaxe ?

Une origine machiste avérée

L’origine de la règle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin » est indiscutablement empreinte de misogynie. En effet, c’est au XVIIe siècle que le père Bouhours argumentait que « lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte ». [2] Même si, avec cette formule, ce français, prêtre jésuite et homme de lettres visait la grammaire et ne faisait pas référence aux interactions « hommes-femmes » (ou « femmes-hommes ») de la vie réelle, il va sans dire que celles-ci s’inscrivaient dans cette tendance de domination masculine. [3] Un siècle plus tard, le grammairien Nicolas Beauzée, l’affirmait franchement : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. » [4]

Voici donc d’où émane la règle que nous nous efforçons toujours d’appliquer à la lettre... en 2017. Il peut donc être compréhensible que certaines personnes s’en offusquent et proposent un retour à la règle de base ; celle qui était d’application bien avant les envies de magnification du masculin au sein de la langue française. Mais quelle était-elle ? Il s’agissait de « la règle de proximité » où l’accord se faisait avec le nom le plus proche. La phrase « Que les hommes et les femmes soient belles », en plus d’illustrer cette règle, désigne une pétition portée par des féministes en 2012 en faveur de la modification des règles d’accord. [5]

Henriette Zoughebi, de l’association « L’égalité, c’est pas sorcier » (qui a instigué la pétition), considère que la règle qui est actuellement enseignée dans les écoles « inscrit la domination phallocratique dès l'enfance et conduit à l'invisibilité du féminin ». [6] Quant à Clara Domingues, secrétaire générale de l’association, elle reproche aussi à la règle – présentée dans Le Bon Usage de Maurice Grevisse – de faire « des femmes et du féminin les invisibles de la langue » [7] peut-on lire sur lemonde.fr.

Donc, la pétition demandait simplement le retour à une règle, non pas sortie de l’imaginaire des féministes, mais déjà d’application en grec ancien et en latin. [8] Pour que l’Académie reconnaisse cette règle, il faudrait qu’elle soit d’abord utilisée en masse pour ainsi faire pleinement partie du langage courant… Assurément plus facile à dire qu’à faire, mais la directrice éditoriale du Petit Robert précise qu’aucune règle n’est immuable. [9]

L’importance de l’interprétation

Une institutrice française explique dans un article publié sur leparisien.fr que pour ne pas énoncer promptement « le masculin l’emporte sur le féminin » ; elle enseigne à ses élèves « l’histoire de la trousse ». « Les filles ne voient pas d'inconvénient à avoir une trousse bleue. Mais les garçons ne sont pas disposés à en avoir une rose. » [10] Les enfants apprennent ainsi que le masculin est utilisé lorsqu’il n’y a que des garçons de même que lorsqu’il y a présence de garçons et de filles. Par contre, le féminin n’est utilisé que lorsqu’il n’y a que des filles.

Ce mode d’apprentissage évite la controversée règle à l’énoncé machiste mais pourrait très bien susciter une nouvelle polémique. Effectivement, dans cette approche, les garçons sont un peu présentés comme intolérants alors que les filles seraient davantage ouvertes : le bleu ou le rose, peu importe ; mais par contre, pas question pour un garçon d’avoir une trousse rose…

Bref, cela démontre qu’il convient d’éviter d’associer les règles de la langue française au champ du réel. En superposant deux mondes, incontestablement liés, mais bien distincts l’un de l’autre : celui des mots et celui des hommes, pas étonnant que ce genre de couacs apparaissent.

L’adage « le masculin l’emporte sur le féminin » n’est donc pas à prendre au pied de la lettre. Il convient d’interpréter cela par « les mots masculins l’emportent sur les mots féminins ; et chaque mot s’est arbitrairement vu attribuer un genre ». Effectivement, un linguiste explique sur le site leplus.nouvelobs.com que « le français possède deux genres, l’un est dit masculin, l’autre est dit féminin. Il s’agit bien de genres et non pas de marques de sexe. Cela signifie tout simplement que les noms sont en français distribués en deux ensembles ; l’un qui exige par exemple l’article "la"(…); l’autre qui impose "le" (…) En cas de conflit d’accord on choisit la forme la plus simple, forme du masculin neutralisant l’opposition. » [11]

Couples et Familles ne s’oppose donc pas à cette règle qui ne se justifie plus aujourd’hui par des préoccupations machistes ; mais bien par un souci de simplicité. Néanmoins, il est assurément problématique que des individus puissent y déceler l’immixtion d’une supériorité masculine… Si l’on arrêtait de s’évertuer à voir le champ lexical et celui de la réalité comme un tout, le débat serait clos. Mais comme une partie de la population adopte cette vision du monde on ne peut nier l’existence d’un malaise. Il convient d’agir pour y remédier…

Le point médian : vecteur d’égalité

Une solution envisageable pour rendre notre façon d’écrire plus « égalitaire » commence à émerger : il s’agit de l’écriture inclusive dont le point médian est une des figures de proue.

L’écriture inclusive, également appelée « écriture égalitaire », consiste à recourir au féminin et au masculin de sorte qu’aucun des deux sexes ne se sente effacé. Outre la fameuse règle qui veut que l’on dise, par exemple « les étudiants sont nombreux » (alors que parmi eux il n’y a qu’un seul garçon mais une centaine de filles), le genre féminin est également invisibilisé quand on parle de certaines professions. Pour remettre les femmes sur le devant de la scène – où se trouvent par ailleurs déjà les hommes – l’écriture inclusive propose plusieurs techniques expliquées dans un article publié sur le site start.lesechos.fr. D’abord le recours au point médian qui permettra d’inclure les deux sexes (on dira donc : « elles·ils sont nombreux·ses »). Ensuite, il convient d’accorder les fonctions/grades/etc. avec le genre de la personne (une rectrice, madame la maire, etc.). Une autre règle invite à recourir au féminin et au masculin par ordre alphabétique (les instituteurs et les institutrices). Il convient également d’utiliser des mots qui ne font pas référence au genre (dire « être humain » plutôt que « homme »). Puis, il ne faut pas hésiter à utiliser les mots épicènes ; c’est-à-dire des mots qui ne varient pas selon le genre (élève, personne, etc.). Enfin, on retrouve le recours à la règle de proximité. [12]

Dans le Guide du langage non sexiste proposé par madmoizelle.com, il est carrément question de néologisme ; soit inventer des « mots trans-genres ». L’article propose plusieurs exemples dont celui-ci : à la place d’écrire « ils » ou bien « ils et elles », recourir à « els » ou « illes » … [13]

Un peu de recul et de pragmatisme

Quoiqu’il en soit, s’évertuer à faire en sorte que nos écrits « n’effacent pas le genre féminin » au profit du masculin risque d’alourdir/enlaidir considérablement nos productions littéraires et d’en altérer la lecture. De plus, le point médian étant tellement petit, il n’est pas impossible que le lecteur passe outre celui-ci et ne voie dès lors plus que la formulation féminine, le masculin ainsi condamné à être caché.

Il importe que la lecture reste un plaisir et non un exercice de déchiffrage ; et que l’écriture, quant à elle, ne soit pas guidée par un souci de neutralité de genre qui risquerait de plomber le texte en coupant les ailes à bon nombre de tentatives de tournures de phrases fantaisistes et d’envolées lyriques.

Pour Couples et Familles, il faut se rendre à l’évidence : c’est un fait, certaines personnes voient en la grammaire actuelle une forme de machisme, ce qui est intolérable. Cependant, nous pensons que pour remédier à la situation, il conviendrait plutôt d’agir dans la société et dans les foyers plutôt que dans les règles de syntaxe. En effet, si dès le plus jeune âge les enfants sont sensibilisés à la question de l’égalité des genres et que la société cesse d’entériner toutes formes d’inégalités, nous évoluerions dans un contexte sociétal où il serait inconcevable que les femmes puissent être considérées inférieures aux hommes ; et vice versa. Nous estimons que si l’égalité règne dans le monde réel et que personne ne s’y sent oublié, effacé, écrasé, opprimé, etc. la règle de la langue française d’accord avec le masculin – justifiée par des considérations d’ordre pratique –  passerait peut-être, dans ces circonstances, comme une lettre à la poste. [14]

 

 

 

 

 

 

 


 

[1] Voir à ce propos : Aménagement du temps de travail : une tendance féminine ? Analyse 2017-01 de Couples et Familles.
[2] Pourquoi les hommes et les femmes ne sont pas « belles » ? In : http://www.leparisien.fr/. Consulté le 14 septembre 2017.
[3] Apprend-on tout ce que l’on doit savoir sur la grammaire française ou allemande à l’école ? Loin de là. In : http://www.cafebabel.fr/. Consulté le 14 septembre 2017.
[4] Pourquoi les hommes et les femmes ne sont pas « belles » ? In : http://www.leparisien.fr/. Consulté le 14 septembre 2017.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Genre, le désaccord. In : http://www.lemonde.fr/. Consulté le 14 septembre 2017.
[8] Ibid.
[9] Pourquoi les hommes et les femmes ne sont pas « belles » ? In : http://www.leparisien.fr/. Consulté le 14 septembre 2017.
[10] Ibid.
[11] "Le masculin l'emporte sur le féminin". Changer notre grammaire ? C'est un faux combat. In : http://leplus.nouvelobs.com/. Consulté le 14 septembre 2017.
[12] L’écriture inclusive : et si on s’y mettait tou·te·s ? In : https://start.lesechos.fr/. Consulté le 15 septembre 2017.
[13] Guide du langage non sexiste. In : http://www.madmoizelle.com/. Consulté le 15 septembre 2017.
[14] Analyse rédigée par Audrey Dessy.