Analyse 2017-03

En 2014, les animaux domestiques de prédilection des belges étaient sans surprise : les chiens, avec un total d’environ un million et demi à appartenir à un ménage ; et les chats, qui eux étaient un peu plus de deux millions à avoir une place au sein d’un foyer. Plus précisément, en Wallonie, au moins un chat était présent dans un ménage sur trois ; et environ trois ménages sur dix hébergeaient au moins un chien. En chiffres, cela équivaut à 897 000 chats et 680 000 chiens. [1]  

Les animaux de compagnie sont donc bel et bien présents dans de nombreuses familles. Mais quelle place y occupent-ils ? Quelles relations les familles entretiennent-elles avec leur animal ? Quelles sont les dérives possibles ? Autant de questions que sous-tend le lien particulier qui unit l’animal domestique à sa « famille d’adoption », dans un contexte sociétal où se mêlent consumérisme, individualisme et anthropomorphisme.

L’ami de tous

Tant la presse que la toile foisonnent d’articles ventant les bienfaits que peut apporter la présence d’un animal domestique. Que ce soit auprès des personnes âgées ou des enfants, les apports bénéfiques de l’animal ne négligent aucune génération.

Ainsi, l’animal domestique peut favoriser le développement de l’empathie chez les enfants tout comme leur sens des responsabilités. De plus, il aurait un pouvoir immunisant contre certaines allergies et présenterait aussi un effet apaisant, de par son calme, auprès d’enfants colériques par exemple. [2]  Nous pouvons aussi évoquer une expérience qui a révélé que lorsque des enfants lisent un texte à voix haute en présence d’un chien, leur stress diminue. [3]

D’ailleurs, un animal de compagnie peut constituer un antistress des plus efficace. Caresser un animal ferait diminuer le rythme cardiaque et grimper le taux d’ocytocine (hormone associée au bien-être). Dès lors, profiter d’un massage relaxant procurerait un effet similaire à celui simplement induit par le fait de caresser son animal de compagnie… La fréquence du ronronnement du chat se veut également particulièrement relaxante. Et ce n’est pas tout. Parfois les animaux peuvent être utilisés dans le cadre d’une thérapie, pour apaiser le patient, ou pour favoriser une réaction de sa part. L’animal peut, de ce fait, permettre d’approcher un problème de façon contournée. On peut aussi parler de la présence d’un chien auprès des malades souffrant de la maladie d’Alzheimer qui, en plus de les apaiser, favoriserait des échanges sociaux et pourrait aussi faire ressurgir des souvenirs chez les personnes qui étaient elles-mêmes propriétaires d’un chien auparavant. Toutefois, insistons sur le fait que l’animal ne va pas prodigieusement soigner la pathologie. Un animal n’est pas un médicament ; et encore moins, un médecin. [4]

En outre, dans l’une de ses analyses, Énéo (mouvement social des aînés) s’est interrogé sur l’impact des animaux de compagnie sur la santé des aînés. Il ressort de cette analyse que plusieurs études pointent des bienfaits aussi divers que variés liés à la présence d’un animal de compagnie, comme par exemple la diminution du sentiment d’inutilité, l’augmentation de l’estime de soi ; ou encore, l’exercice physique pour les propriétaires de chien étant donné qu’ils doivent régulièrement emmener en promenade ce dernier. Même si la présence d’un animal revêt aussi des aspects négatifs (possibilité de transmission d’infections, risque de blessures physiques, nuisance sonore, etc.), Énéo conclut son analyse en se positionnant en faveur des animaux de compagnie pour les aînés. [5]

Place de l’animal dans la famille

Il n’est pas toujours évident de déterminer quelle place occupe l’animal au sein de la famille. En effet, le rapport « maître – animal » ressemble parfois à s’y méprendre à une relation « d’humain à humain ». Qui, parmi les propriétaires d’animaux de compagnie, n’a jamais conversé avec son fidèle compagnon ? Même si cela – dans une certaine mesure –  semble tout à fait naturel, un excès de confusion des espèces effacera la distance qu’il est nécessaire d’imposer pour que l’animal préserve le statut qui lui est propre. Les besoins de l’animal sont différents des nôtres, tout comme sa façon de fonctionner. [6] La reconnaissance de cette différence paraît indispensable pour une cohabitation harmonieuse et saine.

Une relation trop ambiguë pourrait être la source de nombreux problèmes impactant la cellule familiale, notamment lors de l’arrivée d’un nouveau-né dans un foyer où l’animal est lui aussi considéré comme un enfant. Par exemple, l’animal habitué à occuper tout l’espace du domicile (chambre, cuisine, etc.) et à avoir de nombreux contacts avec ses maîtres, risque d’être à l’origine de la transmission de germes au nouveau-né. Dans ce genre de situation inadaptée, il convient de redessiner les contours de son territoire, et même plus globalement, de prévoir une place plus adaptée qui lui reviendrait au sein de la famille. [7] Ainsi, dans les familles où le rapport à l’animal est cadré, le compagnon familial y facilite les relations sans pour autant encombrer le devant de la scène. [8]

De la dévotion à l’abandon

Nous l’aurons compris, c’est généralement un lien particulièrement fort qui unit l’animal de compagnie et ses maîtres. Dans la mesure où – même si ce lien est intense – il n’y a pas de confusion des rôles et que chacun sait où est sa place, la présence d’un compagnon à poils semble plus que bénéfique aux familles. Mais la frontière entre le raisonnable et le déraisonnable est assez ténue. C’est ainsi que certains maîtres glissent sur la pente savonneuse de l’anthropomorphisme et commencent à se transforme en « parents » non plus de leur animal, mais de leur « bébé ». Jusque-là rien de bien grave, mais les dérives ne sont pas loin.

En 2014, lefigaro.fr titrait : « Mes animaux sont plus importants que certains membres de ma famille ». [9] Cet article constitue un recueil de commentaires d’internautes qui évoquent leur relation (d’amour) avec leur animal de compagnie. Dans le même ordre d’idées, le site LaLibre.be publiait en 2012 un article intitulé : « Un Belge sur 7 préfère son chien à son conjoint ». Celui-ci présente quelques chiffres – parfois affolants – issus d’une étude réalisée la même année par le Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs (Crioc). Par exemple, il s’avèrerait qu’il arrive à 6% des belges de téléphoner à leur animal de compagnie ; ou encore, que 15% des propriétaires d’animaux préféreraient vivre avec leur chat ou leur chien même si cela implique qu’ils doivent se séparer de leur conjoint… [10]

Pas étonnant qu’il résulte de cet attachement quasiment fusionnel des dépenses à tout-va. Un communiqué de presse de 2010 du SPF Economie - Direction générale Statistique et Information économique intitulé « Les chiens et les chats des belges » révèle que le budget moyen qu’une famille consacre à son animal de compagnie est de 484 euros par an ; et étonnamment, ce sont les familles aux plus faibles revenus qui dépensent le plus d’argent pour leur compagnon à quatre pattes. [11]

Couples & Familles ne peut qu’être interpellé par ce constat. Même s’il est honorable que les familles les plus démunies aient à cœur le bien-être de leur animal – qui, dans une société où les contextes socio-économique et politique tendent probablement à créer un sentiment d’abandon dans leur chef, doit sans conteste leur apporter beaucoup de bonheur – il est important qu’elles n’en perdent pas le sens des priorités. Veiller à subvenir aux besoins des membres de la famille avant de s’inquiéter de ceux de l’animal paraît évident ; mais comme ce dernier est souvent considéré comme un acteur à part entière de l’entité familiale, cela ne va pas toujours de soi. Ainsi, cette confusion de statuts pourrait porter préjudice aux familles les plus démunies si les maîtres se mettent à mal pour le bien de leur animal.

Ainsi les belges ont dépensé 950 millions d’euros pour leurs animaux de compagnie en 2008 [12], et en 2014 ce chiffre s’élevait à 1,3 milliard d’euros répartis comme suit : 4,1% pour l’achat d’animaux ; 10,5% pour l’achat d’articles divers (remarquons que cette catégorie non négligeable comprend probablement beaucoup d’achats superflus) ; 55,9% pour l’achat de nourriture ; 23,2% pour les frais vétérinaires et enfin, 6,3% pour la pension et le soin des animaux. [13] 

Il existe donc un véritable marché lié aux animaux de compagnie qui n’est pas prêt de dépérir et qui grouille pourtant de futilités. Celui-ci ne s’arrête pas aux vêtements, produits de beauté et jouets sophistiqués pour animaux. Il existe par exemple des piscines pour chiens. Lors de l’inauguration de l’une de ces structures, un fabriquant de nourritures pour chiens n’a pas hésité à leur proposer de la bière et des glaces. [14] Amusant, peut-être ; navrant, sûrement. Quel intérêt, autre que financier, y a-t-il à humaniser à ce point un animal ? N’est-ce pas interpellant de se dire qu’actuellement il existe probablement des animaux mieux lotis que certaines personnes ? Ce marketing ne peut qu’encourager ce genre de dérives et est lui-même encouragé par l’engouement de certains maîtres qui ont oublié qu’il n’y a que l’homme qui peut se complaire dans la superficialité.

Les émotions des maîtres sont ainsi exploitées jusqu’au dernier souffle de leur animal. Pompe funèbre, cérémonie, dalle funéraire, [15] etc. Rien n’est trop beau pour rendre hommage à l’animal qui laissera à n’en pas douter un immense vide dans la famille. Il y a deux ans, une cérémonie religieuse à l’occasion de la mort d’un chihuahua avait d’ailleurs suscité une polémique … [16]

À côté de ces maîtres qui affectionnent excessivement leur animal au point de leur attribuer un statut quasi humain, il en existe d’autres qui eux, au contraire, considère l’animal plutôt comme un objet qui ne mérite aucune considération ; ou tout aussi ignoble, un objet dont il est possible de se débarrasser sans le moindre état d’âme.

Cette irresponsabilité est fort heureusement incriminée. En adoptant un animal, le propriétaire de celui-ci doit le nourrir, le soigner, et lui fournir un environnement conforme à ses besoins. [17]  N’empêche que les abandons sont toujours une réalité…

Pour conclure

Un animal n’est ni un humain, ni un objet. Lorsqu’une famille décide d’en accueillir un en son sein, elle se doit de veiller à son bien-être. Cela requiert un certain budget, mais inutile de dépenser plus qu’il ne le faut.

De plus, en adoptant un animal, les maîtres doivent faire preuve de responsabilités. Il est indispensable que cette adoption soit mûrement réfléchie et ne résulte en aucun cas d’un caprice.

Les refuges, submergés d’animaux abandonnés, mériteraient davantage d’aides financières et la mise en place de véritables mesures luttant contre ces nombreux abandons même si des efforts ont déjà été faits en la matière. Par exemple, en mars 2017 un arrêté concernant la stérilisation obligatoire de tous les chats domestiques entrera en vigueur en Wallonie. Sachant que l’euthanasie concerne 49% des chats recueillis par les refuges faute d’adoptants [18], cet arrêté constitue un premier pas vers l’amélioration du bien-être animal. Nous pouvons aussi souligner l’interdiction de la vente d’animaux dans les lieux publics soutenue par le parlement wallon [19] qui permet probablement d’éviter bon nombre d’achats impulsifs ; de même que l’interdiction de publicité pour la commercialisation d’animaux. [20]

Toutefois des interrogations subsistent. Etant donné le nombre élevé d’animaux en attente de maître dans les refuges, ne faudrait-il pas agir au niveau des élevages ?

La place de l’animal dans la famille varie-t-elle en fonction qu’il soit désiré pour lui-même et pour son rôle d’animal de compagnie ; ou pour sa race à la mode, son pédigrée, ou la possibilité de participer à moult concours ?  On aurait tendance à penser que dans la seconde option, bien que bénéficiant probablement d’une attention particulière et de produits « de luxe », l’animal – peut-être même humanisé – serait paradoxalement ramené au rang d’objet de marque que l’on prend plaisir à exhiber.

Un animal est bien plus que son apparence. Il s’agit d’un être capable de ressentir les choses, il a son caractère qui lui est propre et constitue un tout dont le propriétaire doit s’engager à prendre soin.

La relation que les familles entretiennent avec leur animal varie probablement au cas par cas mais une chose parait certaine, pour les familles qui ont à cœur le bien être de leur animal, même si confusion de statuts parfois il y a, l’animal fait partie intégrante de la famille. Reste à veiller qu’il soit non pas un membre de la famille au même titre que les humains qui la composent, mais un membre atypique de celle-ci. [21]

 

 

 

 


 

[1] Economie – Statistics – Belgium. In : statbel.fgov.be. Consulté le 7 février 2017.
[2] CHATER, Nadia. « L’animal, ami de la famille ? ». In : Deuzio, 19 mars 2016, p.16.
[3] Servais Véronique, « La relation homme-animal. La relation à l'animal peut-elle devenir significative, donc thérapeutique, dans le traitement des maladies psychiques ? », Enfances & Psy, 2/2007 (n° 35), p. 46-57.
[4] GILQUIN, Christelle. « Mon chat, mon chien… mon psy ! ». In : Femmes d’Aujourd’hui, 18-2016 ? pp.32-34. 
[5] Dayez, J.-B. (2012). Quel est l’impact des animaux de compagnie sur la santé des aînés ? Analyses Énéo, 2012/09
[6] Durand Sophie, « Nouveau-né et animal de compagnie : chacun a sa place », Enfances & Psy, 2/2007 (n° 35), p. 76-83.
[7] Durand Sophie, « Nouveau-né et animal de compagnie : chacun a sa place », Enfances & Psy, 2/2007 (n° 35), p. 76-83.
[8] Guichet Jean-Luc, « L'animal familier aujourd'hui : la réduction du domestique à l'apprivoisé », Le Divan familial, 1/2011 (N° 26), p. 13-26.
[9] « Mes animaux sont plus importants que certains membres de ma famille ». In :  http://www.lefigaro.fr/. Consulté le 9 février 2017.
[10] Un Belge sur 7 préfère son chien à son conjoint. In : http://www.lalibre.be/. Consulté le 9 février 2017.
[11] SPF Economie - Direction générale Statistique et Information économique – communiqué de presse 13 juillet 2010 – Les chiens et les chats des Belges. http://statbel.fgov.be/. Consulté le 10 février 2017.
[12] SPF Economie - Direction générale Statistique et Information économique – communiqué de presse 13 juillet 2010 – Les chiens et les chats des Belges. http://statbel.fgov.be/. Consulté le 10 février 2017.
[13] Economie – Statistics – Belgium. In : http://statbel.fgov.be/. Consulté le 10 février 2017.
[14] Charleroi: les chiens ont aussi leur piscine -  lavenir.net. In : http://www.lavenir.net/. Consulté le 10 février 2017.
[15] La mort des animaux de compagnie est devenue un véritable business. In : https://www.rtbf.be/. Consulté le 10 février 2017.
[16] Enterrement surréaliste de Miss Chiwa, le célèbre chihuahua de Sambreville. In : http://www.lavenir.net/. Consulté le 13 février 2017.
[17] Les familles belges et leurs animaux. In : http://culture.ulg.ac.be/. Consulté le 13 février 2017.
[18] La stérilisation obligatoire de tous les chats domestiques entrera en vigueur en Wallonie à partir de mars 2017. In : http://www.gaia.be/. Consulté le 13 février 2017.
[19] Le parlement wallon approuve l'interdiction de la vente d'animaux dans les lieux publics. In : http://www.rtbf.be/. Consulté le 13 février 2017.
[20] La publicité visant la commercialisation d’espèces animales interdite en Wallonie. In : http://diantonio.wallonie.be. Consulté le 13 février 2017.
[21] Analyse rédigée par Audrey Dessy