Analyse 2016-12

Sans doute avez-vous déjà entendu parler de l’uberisation, ou tout du moins d’Uber, cette sorte de société de taxis, qui n’en détient pourtant pas un, mais pour qui travaillent plus d’un million de chauffeurs indépendants [1]. 

Plus concrètement, il s’agit d’une entreprise technologique fondée en 2009, située à San Francisco et qui œuvre dans le domaine des applications pour smartphone. Leur finalité consiste à mettre en contact direct des chauffeurs qui offrent des services de transport et des personnes ayant besoin de recourir à ce type de prestation [2]. 

Les chauffeurs de taxis ont crié leur indignation devant ce genre de service qu’ils qualifient de concurrence déloyale. Effectivement la faible réglementation qui entoure ce nouveau type de travail peut susciter des interrogations.

Etendu à d’autres secteurs d’activités, ce nouveau modèle économique favorisé par le développement des nouvelles technologies remet en question le monde de l’entreprise…

Décortiquons ce phénomène d’uberisation.

Quelques définitions

À la base, quand on réfléchit au concept de l’économie de partage, cela fait penser à un modèle dont la finalité consisterait à recréer du lien en permettant l’échange de biens et de services d’individu à individu. Mais n’y aurait-il pas là une opportunité à saisir, dans cet internet social, en termes de business ? Si bien sûr ! C’est ainsi que des acteurs se sont posés en intermédiaires, en exploitant les opportunités qu’offrent les nouvelles technologies pour générer un maximum de profit [3].  Ainsi, une nouvelle économie pensée, dans un premier temps, comme un modèle se démarquant du capitalisme a vu le jour pour ensuite se laisser – en partie – réenvahir par celui-ci [4]. 

Attardons-nous sur deux définitions pour saisir les nuances de ces réalités économiques.

L’économie du partage fait référence à « des communautés de coproduction au sein desquelles les individus s’auto-organisent pour produire un bien commun. [5] »  Pour illustrer cette définition, on peut imaginer une situation de co-voiturage où le chauffeur et ses passagers se partagent le coût du trajet. Dans cet exemple, il y a donc absence d’intervention de tout intermédiaire. À plus grande échelle, on peut citer l’exemple des « Restos du cœur » ; ainsi, on constate que ce type d’économie est engendrée par une période de crise où la solidarité est plus que bienvenue. Dans cette perspective, « l’économie du partage est destinée à soigner les plaies du capitalisme, davantage qu’à le remplacer. [6] » 

L’économie collaborative, à l’inverse, peut réaliser du profit. D’ailleurs, selon les estimations émises par Price Waterhouse Coopers, le marché mondial de l’économie collaborative devrait atteindre près de 335 milliard de dollars d’ici à 2025 [7].  Autre différence, les plateformes internet sont au cœur du processus qui anime ce type d’économie. De plus, on peut mentionner une structure organisationnelle « très pyramidale pilotée par un gestionnaire d’information unique qui accrédite les collaborateurs. [8] » 

Design de ces nouvelles entreprises 

Dans ce nouveau paysage économique, les entreprises « matérielles » sont remplacées par une plateforme numérique où s’exécute le principe de l’offre et de la demande ; ainsi, les transactions s’effectuent en temps réel entre le demandeur de service et celui qui l’offre… terminé l’intermédiaire de l’entreprise physique ! Mais qui sont ces « offreurs » ? Parfois multitâches, à l’instar des travailleurs intérimaires, ces auto-entrepreneurs se caractérisent par leur travail rapide et à moindre coût. Un nombre croissant de personnes choisissent ce type d’activité comme source de revenus ; même si salaire fixe et protection sociale ne sont pas au rendez-vous [9]. 

Mais alors, pourquoi se lancer dans l’aventure ? Car dans cette économie, pas besoin de se soucier de tout ce qui est accès à la profession, TVA, fiscalité liée à l’activité, etc. La simplicité d’accès à ce modèle économique est probablement un incitateur non négligeable. Ainsi, cette démarche peut se résumer en cinq éléments clés. Premièrement, la géolocalisation ; celle-ci va permettre de mettre en relation des personnes géographiquement proches. Deuxièmement, l’offre (qui répond à une demande). Troisièmement, la négociation du prix. Quatrièmement, le service rendu ; et dernièrement, une cotation ou « note d’appréciation » qui permettra aux utilisateurs de jauger la qualité des services du prestataire. De plus, les possibilités sont quasi illimitées. En effet, une multitude de services peuvent être dispensés tantôt dans le monde virtuel et tantôt dans le monde réel. Prenons l’exemple des services de traduction dans le premier cas ; et dans le second, celui des offres de garde d’animaux [10].  

Portrait de ces nouveaux travailleurs 

La polyvalence est ce qui caractérise sûrement le mieux les acteurs de l’uberisation. Hyper connectés, ces travailleurs organisent leur journée au gré des demandes qu’ils relèvent sur les différentes plateformes qui constituent leur « réseau d’activités » … et il y en a pour tous les goûts. Des applications où les personnes demandent des services qui relèvent de l’informatique, de l’électricité, de la plomberie ou encore, du jardinage ; il y a aussi celles qui permettent de faire d’une pierre deux coups, en passant chercher des commandes à livrer chez un particulier qui se trouve sur son trajet par exemple. En parlant de trajet, il existe également des sites conçus pour indiquer qu’à tel endroit se trouve un véhicule disponible pendant une telle durée. Dans un autre domaine, stocker des caisses chez soi peut aussi être source de revenus ; mais encore faut-il avoir suffisamment de place. D’ailleurs si une chambre est disponible, une autre opportunité de rentrée d’argent peut être exploitée par le biais de la location. Moins cher qu’un hôtel, cette formule a de quoi séduire [11]. 

Ainsi, le particulier offre des services ; mais en réclame aussi. L’uberisation peut se concevoir à double sens ; après avoir passé une journée à effectuer des prestations, le travailleur a peut-être aussi été consommateur, en commandant un repas préparé par un voisin par exemple. Le champ d’action est vaste ; les services se rendent de particuliers à particuliers en excluant l’intervention du monde de l’entreprise.

Réactions des entreprises 

Prises de court, comment les entreprises ont-elles fait face à ce phénomène ? On se souvient des manifestations des chauffeurs de taxis pris au dépourvu par le phénomène Uber. Mais cette attitude défensive, entremêlée de procédures judiciaires, n’est pas l’unique réponse des entreprises face à l’uberisation. En effet, certaines tentent de supprimer le concurrent dérangeant ; soit en « achetant sa disparition » ; soit en l’achetant en vue de le contrôler. D’autres ont opté pour l’imitation, comme les banques qui ont vite entrepris un mouvement de dématérialisation en mettant en place des services disponibles via internet [12]. 

Et l’Etat dans tout ça ? 

En Belgique, les contours de l’économie collaborative sont assez flous. Un projet visant à fixer un cadre fiscal adapté à celle-ci a été proposé par Alexander De Croo, ministre fédéral de l’Agenda numérique. Une faible taxation pour favoriser l’économie numérique serait au programme [13].  

Notons que cette taxation serait prélevée à la source, par les plateformes ; ce qui devrait être aisé étant donné que les transactions sont électroniques. Selon le ministre, cette taxe ne devrait pas faire chuter le nombre d’offreurs de services actifs sur les plateformes – même s’ils doivent aussi déjà transmettre une commission aux sites – car « tout ce qui se fait sous un certain seuil (entre 4.000 et 6.000 euros bruts par an) sera imposé de manière facile et à un taux bas. [14] »  Johan Van Overtveldt, ministre des Finances, semble favorable à cette idée qui permettra d’encourager les nouveaux acteurs désireux d’utiliser les plateformes numériques [15]. 

Quant à Philippe Godfroid, président de l’UCM, il qualifie ce projet d’ineptie. Il rappelle les trois types de travailleurs que l’on peut retrouver en Belgique : salarié, indépendant et fonctionnaire. Avec le projet de De Croo où est inventé un nouveau régime, il estime que ces mesures sont inacceptables et discriminatoires. Pour Philippe Godfroid « il faut que tout le monde travaille avec les mêmes règles. [16] »  Les acteurs des secteurs de l’horeca et des taxis ne sont pas non plus favorables à ce projet qui constitue pour eux une porte ouverte à la concurrence déloyale [17].  

Au niveau européen, même si la Commission Européenne définit des lignes directrices, elle laisse chaque Etat membre libre de décider quelle législation sera applicable, en suivant ou non les recommandations émises par l’U.E. [18]. 

Sortir du flou semble indispensable, d’autant plus que même s’ils n’ont pas d’impôt à payer, les travailleurs actifs dans ce nouveau modèle économique n’ont pas non plus de statut et ne bénéficient donc pas d’une protection sociale optimale. Couverture maladie, retraite ou encore chômage sont aux abonnés absents [19]. 

Enjeux

Cette nouvelle façon de consommer, bien que pouvant s’inscrire dans le champ de la concurrence déloyale au sein d’un secteur d’activité donné d’une part ; peut aussi, d’autre part, renforcer les gains économiques dans d’autres domaines. Par exemple, le voyageur qui privilégiera la location d’une chambre chez un particulier au détriment du secteur hôtelier réalisera quelques économies qu’il pourra réinjecter dans d’autres activités touristiques telles que le shopping, la gastronomie, les visites culturelles, etc. [20] Ainsi, ce nouveau modèle économique semble entraîner avec lui tant la destruction que la création d’emplois. Difficile de voir dans quel sens penche la balance… 

De plus, l’écologie est aussi au cœur des bouleversements induits par ce modèle économique. Quand un particulier met sa voiture à disposition d’autres personnes, cela peut encourager à ne pas investir dans un véhicule automobile ; une façon non négligeable d’agir sur notre empreinte carbone [21]. 

Ainsi, nous sommes face à une révolution des modes de consommation ; où la priorité naguère donnée au désir de la possession des biens tend dorénavant à se déplacer plutôt vers l’usage de ceux-ci.

Les modes de payements électroniques se doivent aussi d’être abordés lorsque l’on parle de l’uberisation. En payant avec son smartphone, on laisse une trace qui profitera certainement à plusieurs entreprises, et particulièrement aux publicitaires. « Avec les nouvelles technologies, tous vos faits et gestes s’intègrent dans un profil unique monétisable et optimisable. [22] »   

Autre enjeu à souligner : la protection des consommateurs. Le système de cotation existant parait un peu faible pour assurer aux consommateurs que la prestation qu’ils s’apprêtent à solliciter est de qualité. Grâce à internet, les prix proposés par les particuliers sont certes « cassés » ; mais, revers de la médaille, puis-je faire confiance à cette personne que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam ? [23]

Nous pouvons aussi mentionner un risque certain de monopolisation de l’offre de la part de certaines plateformes. Effectivement, celles qui sont utilisées mondialement par de nombreux particuliers auront tendance à paraître davantage attractives pour un nouvel utilisateur [24].   

Focus sur la solidarité

Et pourquoi pas imaginer la mise en place de telles plateformes par les pouvoirs publics ou par des acteurs associatifs mandatés par eux, pour répondre aux besoins des familles et favoriser la solidarité entre elles ? On pourrait par exemple mettre en contact les parents qui cherchent à faire garder leurs enfants pour la soirée avec les jeunes prêts à rendre ce service. Idem pour la garde d’enfants malades, les courses à réaliser pour des personnes à mobilité réduite, le covoiturage pour les trajets des enfants vers l’école ou les activités extra-scolaires, la présence pendant quelques heures auprès de malades souffrant d’Alzheimer pour permettre à l’aidant proche de souffler un peu, etc.

D’ailleurs, il existe déjà quelques plateformes qui s’inscrivent dans cette perspective comme par exemple TrocTaGarde, qui permet aux parents d’échanger gratuitement des services de babysitting [25].  

En résumé 

L’économie du partage renvoie à de multiples réalités. Le concept de base, qui existe toujours, s’est parfois déformé pour aboutir, dans certain cas, à une économie du partage où l’on ne retrouve pourtant plus aucune once de solidarité. Illustrons ce propos en prenant l’exemple d’un objet, en bon état, dont on veut se débarrasser. Via une plateforme de don, un autre particulier pourra en devenir l’heureux propriétaire. Via une plateforme de commerce de type eBay, un autre particulier pourra en devenir le propriétaire moyennant le versement d’une somme d’argent… 

Face aux phénomènes sociaux nouveaux, on peut toujours se réjouir de la nouveauté ou s’effrayer des dangers potentiels et se mobiliser pour y faire barrage. Le plus judicieux est sans doute de tirer les leçons du succès d’une nouvelle manière de fonctionner pour la mettre au service des personnes et de la solidarité, plutôt que de laisser d’autres acteurs en accaparer le potentiel pour le profit financier de quelques-uns.

Bref, les Etats tentent de s’adapter au mieux à ce nouveau modèle économique – qui couvre un ensemble de pratiques assez disparates et qui revêt de multiples appellations – et qui surtout n’a pas fini de faire entendre parler de lui [26]. 

 

 

 

 


 

[1] VELLANDE, Dominique. « 2016, l’année où l’économie basculera dans le capitalisme 3.0 ». In : L’avenir. Mardi 5 janvier 2016, pp. 2-3.

[2] MOROZOV, Evgeny. « Les dangers de l’uberisation ». In : Problèmes économiques – L’économie collaborative, une révolution ?, France, n°3128, mars 2016, p.34.

[3] Une économie du partage entre utopie et big business. In : www.liberation.frConsulté le 7 décembre 2016.

[4] VELLANDE, Dominique. « 2016, l’année où l’économie basculera dans le capitalisme 3.0 ». In : L’avenir. Mardi 5 janvier 2016, pp. 2-3.

[5] DORTIER, Jean-François. « L’économie du partage, une alternative au capitalisme ? ». In : Problèmes économiques – L’économie collaborative, une révolution ?, France, n°3128, mars 2016, pp 5-9.

[6] DORTIER, Jean-François. « L’économie du partage, une alternative au capitalisme ? ». In : Problèmes économiques – L’économie collaborative, une révolution ?, France, n°3128, mars 2016, pp 5-9.

[7] Communiqué de presse 2015. In : www.pwc.frConsulté le 7 décembre 2016.

[8] DORTIER, Jean-François. « L’économie du partage, une alternative au capitalisme ? ». In : Problèmes économiques – L’économie collaborative, une révolution ?, France, n°3128, mars 2016, pp 5-9.

[9] VELLANDE, Dominique. « 2016, l’année où l’économie basculera dans le capitalisme 3.0 ». In : L’avenir. Mardi 5 janvier 2016, pp. 2-3.

[10] VELLANDE, Dominique. « Ce jour où l’ordinateur est venu court-circuiter toutes les entreprises ». In : L’avenir. Mercredi 6 janvier 2016, pp. 2-3.

[11] VELLANDE, Dominique. « Ce moment où l’uberisation a transformé mon quotidien ». In : L’avenir. Jeudi 7 janvier 2016, pp. 2-3.

[12] VELLANDE, Dominique. « Comment les entreprises se défendent ou passent à l’attaque ». In : L’avenir. Vendredi 8 janvier 2016, pp. 2-3.

[13] Economie collaborative, quel cadre légal ?BizcoverConsulté le 8 décembre 2016.

[14] Economie collaborative : « La Belgique sera le premier pays européen à prélever à la source ». In : www.becommerce.beConsulté le 8 décembre 2016.

[15] L'économie collaborative bénéficiera d'un régime fiscal favorable. In : www.actualitesdroitbelge.beConsulté le 8 décembre 2016.

[16] La législation sur l'économie collaborative, c'est incroyable. In : www.lecho.beConsulté le 8 décembre 2016.

[17] L'économie collaborative bénéficiera d'un régime fiscal favorable. In : www.actualitesdroitbelge.beConsulté le 8 décembre 2016.

[18] La Commission Européenne s’attaque à l’économie collaborative. In : www.lesoir.beConsulté le 8 décembre 2016.

[19] LAGRANGE, Nicolas. « Un modèle social et fiscal à inventer ». In : Problèmes économiques – L’économie collaborative, une révolution ?, France, n°3128, mars 2016, p. 42.

[20] Une économie du partage entre utopie et big business. In : www.liberation.frConsulté le 9 décembre 2016. 

[21] Une économie du partage entre utopie et big business. In : www.liberation.frConsulté le 9 décembre 2016. 

[22] MOROZOV, Evgeny. « Les dangers de l’uberisation ». In : Problèmes économiques – L’économie collaborative, une révolution ?, France, n°3128, mars 2016, p.37.

[23] DEMAILLY, Damien, et NOVEL, Anne-Sophie. « Quelles promesses sur l’environnement ». In : Problèmes économiques – L’économie collaborative, une révolution ?, France, n°3128, mars 2016, pp. 26-27.

[24] DELVAUX, Laurane. L’impact économique d’Airbnb en région wallonne. UNamur – Sciences économiques, sociales et de gestion : Mémoire, 2016.

[25] TrocTaGarde / Garde d’enfants gratuite entre parents - www.troctagarde.comConsulté le 12 décembre 2016.

[26] Analyse rédigée par Audrey Dessy.