Analyse 2017-30

Tous les parents l’ont au moins entendu une fois, il est impératif d’éduquer ses enfants au bon usage des réseaux sociaux. Mais qu’en est-il de cet apprentissage à l’égard des parents et grands-parents d’aujourd’hui ? À l’ère du numérique où toutes les informations se bousculent, il nous parait essentiel de se questionner sur la transmission des données familiales en ligne.  

Des parents connectés

À notre époque, les moyens ne cessent de se multiplier pour communiquer. Que ce soit par Facebook, Twitter, Instagram ou encore Snapchat, nous pouvons être connectés à tout moment et à tout type de relation plus ou moins proche. Cette technologie nous permet de nous exprimer en privé ou en public et de véhiculer des images et des photos à notre réseau tout entier.

Les parents et grands-parents n’échappent pas à cette réalité, ils en font partie et s’y livrent plus ou moins activement. Il n’est pas rare de voir des photos et/ou des commentaires partagés portant sur leurs enfants ou petits-enfants : « Heureux anniversaire, déjà 1 ans ! », « Aujourd’hui, mon enfant a été pour la première fois sur le petit pot », « C’est la rentrée, déjà la deuxième année ! », « Félicitations pour l’obtention de ton CEB »… Le partage du quotidien de son enfant ou petit-enfant sur les réseaux sociaux est un phénomène que les anglais et américains nomment « sharenting ». Ce terme est « un mot-valise qui associe ‘sharing’ (partage) et ‘parenting’ (parental) » [1].

Pourquoi le « sharenting » ?

Nombreuses sont les raisons qui poussent les parents et grands-parents à partager des informations sur leurs enfants et/ou petits-enfants sur les réseaux sociaux. Cela  leur permet de se sentir soutenus dans leur mission éducative et de pouvoir échanger des conseils et expériences avec d’autres parents en ligne. C’est aussi une façon d’immortaliser les événements de vie de leurs enfants, d’en garder une trace et de recréer facilement une ligne du temps des moments vécus en compagnie de leurs petits galopins. C’est également une manière de partager des instants de bonheur et de tristesse avec autrui, de garder le contact avec des proches ou membres de la famille vivant au loin. Et finalement, cela leur permet tout simplement d’exposer aux yeux du monde toute la fierté qu’ils éprouvent à être parent ou grand-parent [2].

De quoi faut-il être conscient si l’on pratique le « sharenting » ?

L’usage d’internet et des réseaux sociaux est un univers à apprivoiser lorsque l’on souhaite pratiquer le « sharenting ».

Les données se répandent vite sur la toile et circulent plus rapidement encore lorsque l’on identifie quelqu’un sur l’élément partagé (par exemple sur une photo). En un « clic », l’accès à l’information s’est propagé à l’ensemble du réseau de cette personne. Il en est de même lorsque l’on commente une publication ou que l’on appuie sur le bouton « J’aime » du renseignement partagé. Certaines personnes l’ont peut-être même enregistré sur leur ordinateur… En conséquence, ce qui est publié sur internet est difficile à effacer définitivement car son contenu devient vite intraçable. Le partage familial sur les réseaux sociaux ne fait pas exception à la règle.

En outre, les données transmises sur des sites tels que Facebook deviennent la propriété de l’entreprise. « Le réseau social peut légalement utiliser les photos à des fins publicitaires… sans qu’il ne vous verse aucun dédommagement. Ce qui peut-être un choix assumé lorsqu’il s’agit de vos photos l’est moins lorsque ce sont celles de jeunes enfants. Par ailleurs, les clichés que vous postez peuvent être une mine d’informations pour les envois de publicités ciblées : lieu d’habitation, choix vestimentaires, lieu des vacances… » [3].

Finalement, si vos informations ne sont pas protégées elles peuvent atterrir dans de mauvaises mains. « Un des risques souvent évoqués qui découlerait de la pratique du ‘sharenting’ est la récupération des images à des fins pédopornographiques » [4].

Les droits de vos enfants

Pour « Couples et Familles », au-delà de la prise en compte de la complexité des échanges au sein de la « cyber sphère », la prise en considération des droits de vos enfants/petits-enfants nous parait non négligeable lorsque vous partagez des informations les concernant.

D’après l’article 16 de la Convention internationale relatives aux droits de l’enfant, « Nul enfant ne fera l’objet d’immixtions arbitraires ou d’atteintes illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes illégales à son honneur et à sa réputation » [5]. Cet article met en évidence le droit de vos enfants/petits-enfants à être respectés dans leur vie privée et familiale.

Ensuite, vos enfants/petits-enfants bénéficient des mêmes droits que les vôtres concernant leur image. Ils peuvent en disposer comme bon leur semble, cela fait partie de leurs droits à l’image et à la vie privée. C’est pourquoi, avant que quelqu’un ne diffuse une photo sur laquelle ils apparaissent, il convient de leur demander leurs consentements. Cependant, les mineurs ne sont jugés « aptes au discernement » et par conséquent,  à consentir qu’à partir de l’âge de 14 ans. Plus tôt,  ce sont les parents qui doivent prendre la décision à leur place. De plus, si les parents souhaitent poster une photo de leurs enfants sur les réseaux sociaux, aucune loi ne les oblige à leur demander l’autorisation [6].

Toutefois, « le Comité des droits de l’enfant précise que l’ensemble des droits contenus dans la CIDE (Convention internationale relatives aux droits de l’enfant) doit toujours être mis en œuvre au regard des quatre principes généraux suivants : la non discrimination, l’intérêt supérieur de l’enfant, le droit à la vie, à la survie et au développement ainsi que le droit au respect de l’opinion de l’enfant ». Pour « Couples et Familles », il apparait opportun de garder en tête ces lois et principes généraux lorsqu’un parent/grand-parent décide d’émettre une photo de ses enfants/petits-enfants en ligne.

Un « sharenting » virtuel aux conséquences réelles pour vos enfants

Les premiers bébés de Facebook, nés en 2004, entament leur 13ème anniversaire cette année [7]. À l’aube de leur adolescence, nous pouvons nous demander quelles peuvent être les conséquences dans leur vie réelle de telles expositions sur les réseaux sociaux.

L’image de soi est particulièrement importante à l’adolescence.  Ces jeunes sont en pleine quête identitaire et souhaitent expérimenter différentes manières d’être à l’autre dans la relation. Seulement, avec l’exposition de leur vie sur les réseaux sociaux, les voilà dépossédés de l’image qu’ils désirent renvoyer à autrui. Ils acquièrent une définition d’eux-mêmes malgré eux, sans même y avoir participé et se trouvent responsables d’un profil médiatique qu’ils n’avaient pas forcément envie de gérer [8].

En outre, à cause des posts Facebook émis par leurs parents et grands-parents, de nombreuses informations à leur sujet sont accessibles à n’importe qui. Que ce soient des photos d’eux ou des récits de leurs exploits, de leurs problèmes de santé ou encore d’anecdotes « croustillantes », ces petits moments de joie et de peine peuvent servir à alimenter de jeunes bourreaux dans leur mission de cyber harcèlement. Ces données peuvent être détournées de leur but initial (le partage) et être sujets à de nombreuses moqueries ou humiliations de la part de pairs mal intentionnés.

Selon Florence Millot, psychologue pour enfants et adolescents, c’est toute la construction identitaire de l’enfant et de l’adolescent qui peut être mise en danger avec la pratique de « sharenting ». À terme, l’enfant risque de se construire exclusivement en fonction du regard de l’autre mais aussi, d’adopter des attitudes qui répondent essentiellement à des attentes extérieures à lui-même, « à savoir être beau, fort, drôle et les mettre sur les réseaux sociaux ». C’est ainsi que se développent des adultes carencés affectivement qui ne se connaissent guère et ne savent identifier aucun de leurs besoins. Ces personnes en devenir sont plus susceptibles de développer des comportements à risques (comportements addictifs…) qui s’avèrent être des tentatives pour répondre à leurs besoins non identifiés [9].

Interférence dans la relation parents-enfants

La relation entre parents/grands-parents et enfants peut également subir de lourdes conséquences suite au mésusage du « sharenting ».

D’après une étude britannique, « un parent publierait, en moyenne, 195 photos de son enfant sur Facebook » [10]. Une autre étude de l’université du Michigan effectuée auprès de 249 familles relève  une plainte majeure des jeunes (de 10 à 17 ans) concernant les informations personnelles dévoilées sur les réseaux sociaux par leurs parents [11].

Face à ces partages sur les réseaux sociaux, les enfants peuvent se sentir trahis par leurs parents qui ont dévoilé leur intimité sans leur consentement. Ils peuvent se sentir « instrumentalisés » dans la relation, non considérés comme être-humain à part entière. Ces sentiments ressentis par les enfants peuvent altérer la relation de confiance entre parents et enfants et nuire à la vie de famille.

Etienne Werry, spécialiste du droit à l’image soutient que nous pourrions également craindre que les enfants ne se retournent contre leurs parents et les poursuivent en justice pour violation de la vie privée. Et si ces photos et informations avaient des conséquences plus importantes sur leur avenir ? Par exemple, si elles compromettaient leurs chances lors d’un processus d’embauche ? [12]

Qui plus est, comment les parents peuvent-ils être légitimes aux yeux de leurs enfants lorsqu’ils souhaitent l’éduquer aux questions d’intimité, de respect de soi, de limites ou d’exposition sur les réseaux sociaux alors que ces mêmes parents n’utilisent pas les médias sociaux à bon escient ? Tôt ou tard, ils risquent de se mettre en porte-à-faux vis-à-vis de l’apprentissage qu’ils souhaitent inculquer à leurs enfants [13].

Quelques précautions pour un « sharenting » responsable

De tous temps, les parents se sont fait une joie de partager les aventures et évolutions de leurs enfants avec leurs pairs sauf qu’au lieu d’utiliser Facebook, ils avaient à l’appui de belles photos sorties tout droit du portefeuille. L’intention de ces échanges n’était en rien malveillante envers leurs enfants, tout comme aujourd’hui… Toujours est-il qu’à l’heure actuelle, certains parents se sentent dépassés par la propension de l’information sur les réseaux sociaux. C’est pourquoi, « Couples et Familles » propose à chaque parent de prendre quelques précautions utiles pour pratiquer un « sharenting » responsable.

Tout d’abord, veillez à sécuriser l’ensemble de vos comptes en adaptant les paramètres de confidentialité. Vous pouvez rendre les photos et informations uniquement accessibles à un cercle restreint de proches dans lesquels vous avez confiance. Evitez également d’identifier les personnes sur les photos pour diminuer la portée de la visibilité de votre publication [14].

Ensuite, questionnez-vous lorsque vous souhaitez partager un contenu familial sur les réseaux sociaux : « Suis-je entrain de respecter l’intimité de mon enfant ? », « Est-ce que cette photo/information risque de lui faire du tort aujourd’hui ou demain ? », « Est-ce que mon enfant est facilement identifiable sur cette photo/publication ? », « Y a-t-il une possibilité que je le mette en danger en dévoilant cette information ? », « Aurais-je aimé que mes parents diffusent ces informations à mon sujet ? »...

Finalement, n’hésitez pas à solliciter votre enfant pour lui demander s’il consent à ce que vous ajoutiez une photo/remarque le concernant. Et surtout, respectez son choix [15]. Vous valoriserez ainsi ses droits, lui montrerez comment se respecter et gagnerez à être écouté lors d’échanges éducatifs. [16]

 

 

 

 

 

 

 

 


 

[1] « A quel point publier des photos de ses enfants sur Facebook est-il-dangereux ? » In http://www.lemonde.fr/ (Consulté le 19/09/17)
[2] « Sharenting » In https://www.jedecide.be/ (Consulté le 19/09/17)
[3] « A quel point publier des photos de ses enfants sur Facebook est-il-dangereux ? » In http://www.lemonde.fr/ (Consulté le 19/09/17)
[4] « A quel point publier des photos de ses enfants sur Facebook est-il-dangereux ? » In http://www.lemonde.fr/ (Consulté le 19/09/17)
[5] « Le droit à la vie familiale » In http://www.dei-belgique.be/ (Consulté le 19/09/17)
[6] http://www.childfocus.be/
[7] « Photos sur les réseaux sociaux ? Des parents poursuivis par leurs ados ? » In http://plus.lapresse.ca/ (Consulté le 19/09/17)
[8] « A quel point publier des photos de ses enfants sur Facebook est-il-dangereux ? » In http://www.lemonde.fr/ (Consulté le 19/09/17) 
[9] « La face sombre du sharenting : pourquoi vous devriez arreter de poster des photos de vos enfants sur les réseaux sociaux » In http://www.atlantico.fr/ (Consulté le 19/09/17)
[10] « Gare aux photos de son enfant sur le Web » In https://www.laligue.be/ (Consulté le 19/09/17)
[11] « Photos sur les réseaux sociaux ? Des parents poursuivis par leurs ados ? » In http://plus.lapresse.ca/ (Consulté le 19/09/17)
[12] « Gare aux photos de son enfant sur le Web » In https://www.laligue.be/ (Consulté le 19/09/17)
[13] « A quel point publier des photos de ses enfants sur Facebook est-il-dangereux ? » In http://www.lemonde.fr/ (Consulté le 19/09/17)
[14] « A quel point publier des photos de ses enfants sur Facebook est-il-dangereux ? » In http://www.lemonde.fr/ (Consulté le 19/09/17)
[15] « Sharenting » In https://www.jedecide.be/ (Consulté le 19/09/17)
[16] Analyse rédigée par Aurélie Degoedt.