Analyse 2017-16

Cela fait quelques jours, depuis le premier juillet précisément, que la ville de Namur interdit la mendicité. Cette interdiction se verra levée une fois la période estivale terminée. Ainsi, jusqu’au 30 septembre, touristes et citoyens pourront déambuler à leur aise dans les ruelles namuroises ensoleillées et pleinement profiter des joies qu’offre la ville (shopping, restaurant, bar, activités culturelles ou sportives, etc.) sans être incommodés par la présence des pauvres qui font la manche… pour survivre.

« Ôter ces pauvres de ma vue, ils me mettent mal à l’aise, moi qui ai la chance d’avoir un toit, d’avoir de quoi me nourrir, et de pouvoir dépenser en frivolités ». Certes, nous sommes dans la caricature mais n’est-ce pas de cela dont il est question ? Du sentiment de malaise ressenti par la population lorsqu’elle est amenée à être spectatrice de la précarité ?

Au nom de quoi le citoyen lambda vaudrait-il plus que le mendiant ? Tous, nous sommes des êtres humains ; et tous, naissons « libres et égaux en dignité et en droits » [1] atteste l’article premier de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, avant de stipuler que tous les êtres humains « sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » [2] 

Avec cette mesure, la ville de Namur estime bon de dévier de la trajectoire proposée par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme en catégorisant les personnes selon le contenu de leur portefeuille : les mendiants et les autres, ceux qui ont les moyens. En effet, le bien-être de l’une de ces deux catégories seulement semble importer aux décideurs. Couples et Familles est dans l’incompréhension : pourquoi est-ce considéré plus urgent et sensé de s’attaquer au malaise que ressentent les badauds à la vue des nécessiteux que de s’en prendre au malaise réellement et constamment vécu par les plus pauvres ?

Un exemple à suivre pour les jeunes ?

En tout cas, il faut reconnaître qu’il est effectivement plus aisé de « nettoyer » la ville des pauvres pour restaurer un climat optimiste et rendre au flâneur l’impression de béatitude à laquelle il tient comme à la prunelle de ses yeux que de prendre des mesures permettant à chaque personne de mener une vie décente. Lutter contre les pauvres plutôt que contre la pauvreté. La ville ne se serait-elle pas trompée de combat ?

Quel message envoie-t-elle aux jeunes générations en agissant de la sorte ?

Qu’il est préférable de choisir la facilité ? Qu’il vaut mieux résoudre les « problèmes » en « surface » plutôt que de s’attaquer aux racines de celui-ci ? Qu’il est mieux d’opter pour des semblants de solutions à court terme – peu importe les conséquences néfastes du moment qu’elles ne touchent qu’une minorité de personnes –  que pour une réelle réflexion tenant compte de la complexité d’une problématique qui permettrait d’agir à différents niveaux ? Que le bien-être des mieux nantis importe plus que celui des précarisés ?

Dans quel cauchemar vivrions-nous si de tels concepts imprégnaient l’éducation que les parents donnent à leurs enfants ; ou encore, si la plupart des décisions politiques suivaient cette tendance ?

Couples et Familles ne peut imaginer un seul instant que la société n’évolue dans cette direction qui est à l’opposé des valeurs chéries par notre association d’éducation permanente : la solidarité, l’autonomie et l’égalité. Nous ne pouvons passer sous silence le fait que cette mesure nous amène à naviguer en eaux troubles. Il importe que les décideurs se rappellent qu’ils ne sont pas les représentants de ceux à qui ils peuvent soutirer de l’argent mais de tous. Ils ont le devoir d’agir pour favoriser le « vivre ensemble » et non le « vivre ensemble ; mais pas tout à fait tous ensemble ; sans les pauvres en fait ».

Déjà des antécédents…

L’envie pour Namur d’éradiquer les mendiants de ses charmantes rues ne date pas d’hier. Peut-être vous souvenez-vous de plusieurs dispositions du règlement communal entrées en vigueur le premier juillet 2014… Il s’agissait de l’interdiction de la mendicité dans le centre-ville pour une durée d’un an. [3]

Toutefois, l’interdiction quasi-totale de solliciter l’aumône n’aura duré que quelques mois. Plusieurs interdictions de ce règlement furent en effet suspendues en janvier 2015 par le Conseil d’Etat ; ce dernier ayant été sollicité fin août par la Ligue des droits de l’homme et Luttes Solidarités Travail. Ainsi, même si la mendicité peut-être « partiellement bannie » (interdite à certain endroit et à des moments particuliers), elle ne peut être intégralement interdite. « Namur est allée trop loin » pouvait-on lire à l’époque dans La Libre. [4]

Aujourd’hui, le règlement précise que l’interdiction vaut pour une durée limitée dans le temps ; à savoir trois mois, mais en ce qui concerne la zone géographique recouverte par celle-ci, les décideurs jouent peut-être – de nouveau –  avec le feu… En effet, il semblerait que l’aumône ne soit pas indésirable qu’à certains lieux de la capitale wallonne mais bien sur l’entièreté du centre-ville et des principales voies commerciales… [5] Dès lors, l’interdiction pure et simple – toute aussi illégale soit elle –  n’est (vraiment) pas loin.

Mais que reproche donc Namur aux mendiants ?

La ville cite les raisons qui l’ont menée à opter pour cette mesure. D’abord, la demande de commerçants et de citoyens empreints d’un certain sentiment d’insécurité. Ensuite, une augmentation de la mendicité et des comportements agressifs constatée à Namur. Enfin, les conséquences sur les commerces. [6]

Le site rtl.be reprend les propos de Anne Barzin, bourgmestre de Namur. « On remarque une augmentation de ce phénomène avec l’arrivée des beaux jours. On espère bien entendu avoir un effet positif par rapport à cela et ne plus avoir ce phénomène en constante augmentation sur le territoire de la Ville de Namur. » [7]

Ce phénomène, s’il s’agit bien de la mendicité, ne peut être nié. Il s’agit d’une réalité que des personnes vivent concrètement et non d’un concept abstrait qu’il serait bon d’enrayer en l’interdisant.

Toutefois, la ville précise que ce sont les réseaux organisés et non « les personnes en difficulté » qui sont visés par sa lutte. [8]

Néanmoins, comment faire le tri ? Aucune distinction ne semble être prévue par le règlement… Cette mesure ne peut dès lors être sans conséquence pour les personnes en réelle situation de pauvreté. En outre, l’exploitation de la mendicité d’autrui étant déjà incriminé pénalement, pourquoi une telle nouvelle mesure si ce n’est pour s’en prendre justement « aux personnes en difficulté » épargnées par le code pénal ?

Toujours sur le site rtl.be, l’avis de Philippe Noël, président du CPAS, est mentionné. « Ce règlement ne fait que déplacer le problème et d'autres solutions devraient être envisagées avant d'en arriver là (…) Le règlement adopté devrait être davantage circonstancié pour cibler la mendicité dangereuse, harcelante et violente. » [9] Couples et Familles ne peut qu’acquiescer.

S’en prendre à la pauvreté plutôt qu’aux personnes qui en sont victimes

Ce n’est certainement pas par gaieté de cœur que des personnes en arrivent à demander l’aumône en rue. Oui, ce « phénomène » est dérangeant. Il est dérangeant, gênant, inadmissible que dans notre société qui se dit civilisée il y ait un tel manque de structures de prise en charge destinées aux moins chanceux d’entre nous que la vie n’a pas épargnés… Si la présence d’un mendiant gêne, ça devrait avant tout être parce qu’il reflète l’imperfection du système dans lequel nous vivons, et non parce que monsieur tout le monde éprouve un sentiment d’insécurité.

Ce n’est que par le biais d’un remaniement des fondements de notre société que le mendiant pourra quitter la ville (non pas pour une autre ville plus tolérante mais pour un mode de vie qui ne nécessite pas de s’assoir en rue une casquette retournée face à soi.)

Encourager les initiatives associatives et apprendre la citoyenneté (synonyme de « soucis du bien commun ») dès le plus jeune âge sont des leviers d’action qu’il serait bon de solliciter. Mais comment espérer que les citoyens développent leur sens de l’empathie et apprennent à être solidaires si les règlements de leur ville nagent à contre-courant ? Le peuple n’aurait-il pas davantage besoin de modèles à suivre que de mesures « sécuritaires » invitant au repli sur soi et renforçant les stéréotypes en tout genre ?

Bref

Il est vrai que cette analyse regorge d’interrogations ; mais comment pourrait-il en être autrement ?
La problématique elle-même est complexe. L’effet négatif que peut avoir le comportement de certains mendiants sur le commerce et l’activité touristique existe bel et bien. Reste à savoir comment préserver cette activité économique. Les réponses ne sont pas simples, comme en témoignent les difficultés des politiques à se retrouver sur la même longueur d’ondes. L’unanimité n’existe pas dans la majorité qui a pris cette décision (Philippe Noel prend ses distances) mais elle n’existe pas non plus au sein des partis. Que l’opposition s’oppose, c’est normal, mais on voit aussi que les mendiants eux-mêmes ont pris leurs distances vis-à-vis de ce qu’ils estiment une « récupération » de leur manifestation par le PTB. À n’en pas douter, la problématique met mal à l’aise et pour des raisons diverses. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas la décision d’interdire la ville aux plus miséreux qui va apporter une solution à la grande précarité.

Couples et Familles est dans l’incompréhension et les interrogations fusent. [10]

 

 

 

 

 

 

 


[1] La Déclaration universelle des droits de l'homme |Nations Unies. In : http://www.un.org/fr/. Consulté le 6 juillet 2017.
[2] Ibid.
[3] Le règlement anti-mendiants va trop loin à Namur. In : http://www.lalibre.be/. Consulté le 6 juillet 2017.
[4] Ibid.
[5] Namur : découvrez la carte des rues interdites à la mendicité. In : http://www.lavenir.net/. Consulté le 6 juillet 2017.
[6] Ibid.
[7] La Ville de Namur interdit les mendiants cet été : "Je vous promets que je continuerai" – RTL Info. In : http://www.rtl.be/. Consulté le 6 juillet 2017.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Analyse rédigée par Audrey Dessy.