Analyse 2017-13

L’école maternelle et primaire Singelijn à Woluwe-Saint-Lambert a décidé de ne pas réaliser de cadeaux de fêtes des mères et de fêtes des pères dans le cadre scolaire. Cette décision, transmise le 10 mai 2017, a été sujette à de nombreuses polémiques dans la sphère sociale. À l’approche de la fête des pères, Couples et Familles souhaite revenir sur ces événements récents.

La décision de l’école Singelijn

Le directeur de l’école, Dominique Paquot, a diffusé un communiqué aux parents d’élèves concernant la décision du corps enseignant de ne pas produire de cadeaux de fêtes des mères : « À l’école Singelijn, nous sommes fiers d’avoir une grande diversité de familles et de cultures. Afin  de permettre à celles-ci de célébrer -ou pas- les fêtes des mères et des pères de la manière qui leur semble la plus juste, l’école a décidé de ne plus faire faire de cadeaux par les enfants dans le cadre scolaire » [1] .

Une réflexion de 3 ans est à l’origine de cette décision. Différentes compositions familiales sont représentées au sein de chaque classe : des familles monoparentales, homoparentales, dont le père ou la mère est décédé, dont l’enfant ne voit plus le parent… Pour ces enfants, confectionner un cadeau de fête des mères provoquait une réelle souffrance. En outre, l’école Singelijn, est une école à pédagogie active qui propose à l’enfant d’explorer sa créativité via des activités manuelles et artistiques durant l’année scolaire. Réaliser un cadeau déterminé par l’enseignant semblait aller à l’encontre du fonctionnement de l’école et de leur projet pédagogique. De plus, certains enfants manifestaient le manque de sens de ce type de réalisations imposées. Finalement,  le directeur a souligné que cette mesure n’excluait en rien la préparation à la fête des mères. Certains enseignants ont réfléchi avec les enfants à leur manière de dire à leur maman ou à leur papa qu’ils les aiment [2]. Les professeurs leur ont laissé un moment libre, ils pouvaient s’ils le voulaient faire un dessin, un bricolage ou aller jouer [3].

Du mécontentement des parents d’élèves à la controverse publique

De nombreux parents ont contesté le choix de l’école sur les réseaux sociaux suite à leur annonce. À quatre jours de la fête des mères, il apparaissait impensable de ne pas fournir de cadeaux aux mamans pour la fête des mères. Les réactions furent vives et particulièrement émotionnelles. Chacun se souvint du collier de pâtes fabriqué main, de la boite à camembert customisée en boite à bijoux, de la carte de vœux et de son poème récité avec amour… C’est toute une tradition qui sembla s’écrouler. En outre, ces indignations se répandirent sur la toile comme une traînée de poudre. De nombreuses incompréhensions émergèrent de cette décision qui fit rapidement le buzz.

Amalgames en série

Cette démarche, qui se voulait être respectueuse de tout un chacun, tolérante et ouvertes aux différentes organisations familiales, devint source de confusion et fit remonter de nombreuses intolérances. Pour cause, « une communication trop tardive et vraisemblablement pas assez explicite » souligne Dominique Paquot [4].

En effet, certains internautes dénaturent l’intention de l’école et lie cette décision à une question de religion. On voit attribué au terme « culture » toute une symbolique discriminatoire voire raciste à l’égard des musulmans. Or cela va sans dire que la fête des mères ne consiste pas en une fête religieuse. Cette fête est issue d’une l’initiative de Anne Jarvis, une américaine, qui souhaitait rendre hommage à toutes les mamans après avoir perdu la sienne lors du deuxième weekend de mai en 1907 [5]. Cette fête est devenue officielle en 1914 aux Etats-Unis et a été propagée en Europe en 1917 par les soldats américains lors de la première guerre mondiale [6].

D’autres, en revanche, perçoivent cette action comme une attaque aux droits de la femme. Joëlle Milquet, ancienne ministre de l’éducation, a tweeté : « C’est aberrant, complètement absurde. Dans notre société, les femmes ne sont pas toujours valorisées. On peut quand même leur dédier un jour, non ? » [7].

Qui plus est, nous assistons à un réel jeu d’enfant de type « téléphone sans fil ». Une information se transmet à autrui qui la transmet lui-même à quelqu’un d’autre et dont le message est erroné à la fin. De surcroît, les médias s’en donnent à cœur joie. Différents titres dans les journaux sont révélateurs : « Une école renonce à la fête des mères «par respect pour la diversité des cultures »» [8], « Un directeur prive des mamans de cadeaux de fête des mères » [9], « Appel à témoignage : Faut-il supprimer la fête des mères ? » [10]. Il n’est plus question de la cessation de création d’un cadeau à l’école pour la fête des mères, mais de la suppression de la fête. Le directeur devient également responsable de toute possibilité pour les mamans d’obtenir un cadeau de la part de leur jolie petite tête blonde.  Quelle incrimination !

Couples et familles est abasourdie par ces exemples ! Tout d’abord, ne devrions-nous pas revoir notre mode de communication ? Face à un désaccord avec une institution locale telle que l’école, n’y a-t-il pas d’autres moyens pour manifester son mécontentement ? Ensuite, qu’en est-il de notre esprit critique? N’accordons-nous pas trop d’importance aux informations circulant sur les réseaux sociaux ? Finalement, veillons-nous à vérifier les sources de nos informations pour ne pas céder à l’alarmisme ? L’incompréhension, la peur et le rejet sont à la base de nombreux conflits mais aussi de violences manifestes.

La polémique s’envenime … [11]

La population belge s’insurge à un point tel que de nombreux propos de haine sont adressés à l’égard de l’école et du directeur lui-même. L’école a reçu quelques 250 mails, messages Facebook, et appels téléphoniques injurieux dont certains s’adressaient directement au directeur et à sa famille. Ces messages comportaient des insultes mais également des menaces de mort. L’école a été menacée d’être incendiée, et une croix en bois d’un mètre de haut a été retrouvée plantée devant l’école.

À nouveau, Couples et Familles s’interroge face à une telle démesure. Comment se peut-il qu’un choix pédagogique fasse l’objet d’autant de violence ? L’animosité est-elle réactionnelle à la façon dont les parents ont reçu la nouvelle, à savoir de manière abrupte ? Qu’est-ce qui fait que la décision de cette école en particulier est devenue l’enjeu de toute une société, alors que d’autres écoles en Belgique ont déjà fait préalablement ce même choix? Le changement est-il si menaçant qu’il amène l’être humain à agir plutôt qu’à réfléchir?

Un débat qui vaut la peine d’être approfondi…

Au vu des incompréhensions et des proportions effrayantes qu’a pris ce débat, Couples et Familles a voulu questionner cette décision prise par le directeur de ne plus créer de cadeaux uniformisés pour la fête des mères et des pères dans le cadre scolaire.

Selon le baromètre des parents, réalisé par la ligue des familles en 2016, « Une famille sur quatre est composée d’un seul parent, 16% des familles sont recomposées et 61% des familles sont classiques (composée de papa, maman et les enfants sous le même toit». [12] Ces chiffres démontrent que la famille nucléaire reste majoritaire. Ils révèlent également l’importance du nombre de familles monoparentales et recomposées. Néanmoins, aucun chiffre ne mentionne le nombre de familles homoparentales. Il est toutefois indéniable que ces différentes représentations familiales témoignent d’un réel changement sociétal.

Dès lors, dans ce contexte de mutation sociétale, n’est-il pas pertinent de réfléchir au rôle de l’école dans l’éducation de l’enfant ?  A ce jour, les objectifs généraux de l’école sont définis comme suit : « il s’agit de promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves ; d’amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle ;  de préparer tous les élèves à être des citoyens responsables et capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures ; et finalement d’assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale » [13]. La réalisation d’un cadeau de fête des mères/ pères permet-elle à chaque enfant d’atteindre ces buts? Cet exercice comprend de nombreuses heures de travail en classe, n’est-il pas plus judicieux de les utiliser de manière à ce que l’activité choisie ait un sens pour chacun des enfants dans son développement personnel ? En produisant un cadeau pour la maman ou le papa, l’école se centre-t-elle réellement sur les intérêts des enfants ou bien sur ceux des parents? Bien sûr, les enfants aiment faire plaisir à leurs parents, mais n’y a-t-il pas d’autres alternatives à exploiter qui ne relèvent pas de moments douloureux pour les enfants non issus de familles traditionnelles ?

Nous pouvons également nous interroger quant au risque de stigmatiser les familles traditionnelles en choisissant de ne plus faire de cadeau à l’école. Ces familles perdent un symbole qui les a marquées durant leur propre enfance. Cependant, à bien y réfléchir, elles peuvent toujours profiter de moments de complicité et de partage en famille. Il ne s’agit pas de supprimer la fête des mères, ni de ne plus l’évoquer en cours mais bien de questionner la production d’un cadeau à l’école.  L’école est-elle seule responsable de la préparation de cette fête? Qu’en est-il de la créativité propre à l’enfant ? Et la famille, ne peut-elle pas plus s’impliquer dans ce projet ? Nous pourrions être étonnés de l’imagination de nos enfants lorsqu’il s’agit de gâter leurs parents. De plus, ce pourrait-être un moment de connivence qui se crée entre le papa et l’enfant qui souhaite faire plaisir à la maman, et inversement.

Zual Demir, secrétaire d’état à l’égalité des chances, a vécu cette décision de ne pas créer un cadeau à l’école pour la fête des mères comme « une attaque à nos valeurs occidentales » [14]. Or, notre société ne repose-t-elle pas sur des valeurs démocratiques, qui tentent de représenter tout un chacun  et de véhiculer des valeurs d’égalité et de solidarité? N’était-ce pas là une manière d’inclure toute diversité familiale dans la classe ?

Finalement, sachant que l’enfant est inévitablement confronté à la réalité de ces fêtes, notamment par la publicité ou les décorations qui arborent les vitrines de magasins, doit-il encore participer à une activité qui ne l’inclut pas au sein de son école?

Quelles solutions ?

Mouna Al Husni Al Keilani, pédopsychiatre, recommande de discuter avec l’enfant non issu d’une famille traditionnelle et de lui demander s’il souhaite ou non faire le cadeau, ou s’il souhaite faire quelque chose de différent. Il s’agirait de s’adapter à l’enfant dans ces situations où il ressent sa différence avec les autres. Pour elle, supprimer la réalisation de cadeaux de fêtes des mères/pères en classe est une solution illusoire puisqu’elle n’empêche pas à l’enfant d’éprouver sa différence au quotidien [15].

Couples et Familles soutient l’importance du dialogue avec les enfants pendant les fêtes des mères/pères. Tout d’abord, parce que ces fêtes font partie de nos traditions, et les enfants en souffrance ne pourront pas faire l’économie de cette réalité. Ensuite, parce qu’il s’agit d’un instant précieux où les enfants sont amenés à être en contact avec la partie émotionnelle de leur être. Ils ont l’occasion de se poser et d’exprimer leurs sentiments, ce qui ne fait pas nécessairement partie de leur apprentissage quotidien à l’école. Ils peuvent prendre le temps de se demander pourquoi ils ressentent de la gratitude à l’égard des gens qu’ils aiment et comment leur faire savoir. Finalement, le réel objet pédagogique pourrait être l’apprentissage de la différence au sein d’une même classe, la reconnaissance, l’empathie, et la bienveillance vis-à-vis de ces enfants en souffrance. Dans une telle vision du rôle de l’école face à la célébration des parents, nous pourrions nous demander s’il est impératif pour l’enfant de fournir un cadeau matériel à ses parents ?

En Gironde, une école a décidé d’instaurer « la fête de ceux que l’on aime ». Celle-ci n’a pas pour but de substituer les fêtes des mères et des pères dans la société mais permet d’impliquer chaque enfant dans la réalisation de cadeaux à l’école. Tous les enfants réalisent deux cadeaux à ramener à la maison et à offrir aux personnes de leur choix. « Certaines écoles appliquent déjà cette règle depuis quelques années, comme à Gault-Saint-Denis, dans le Centre ou encore en Haute-Savoie et en Charente-Maritime.» [16].

En conclusion

Nous vivons dans une ère d’évolution et la famille n’échappe pas à celle-ci. Nous traversons une modification de nos références, de nos acquis. Cela peut être vécu de manière insécurisante, cela peut soulever de fortes résistances. Mais cela peut être aussi l’opportunité pour chaque citoyen de se questionner quant aux valeurs qu’il souhaite défendre et au monde auquel il souhaite appartenir. Cela peut être l’occasion de surfer sur la vague de tous les possibles et de naviguer vers l’altérité… Et cela commence déjà par nos premières expériences de socialisation, en classe. [17]

 

 

 

 

 

 


 

[1] Faut-il supprimer la fête des mères ? In http://www.rtl.be/ Consulté le 29 mai 2017.
[2] Faut-il supprimer la fête des mères ? In http://www.rtl.be/  Consulté le 29 mai 2017.
[3] Menaces de mort et d’incendie : L’annulation de la fête des mères tourne mal. In https://parismatch.be/ Consulté le 29 mai 2017.
[4] Faut-il supprimer la fête des mères ? In http://www.rtl.be/  Consulté le 29 mai 2017.
[5] À la découverte de la Belgique, fêtes diverseshttp://www.vivreenbelgique.be/ Consulté le 29 mai 2017.
[6] La fête des mères ? Une histoire vieille comme l’amour filial. In https://www.rtbf.be/ consulté le 29 mai 2017.
[7] http://www.rtl.be/info/video/628149.aspx?CategoryID=0 en ligne, 30
[8] Une école renonce à la fête des mères « par respect pour la diversité des cultures ». In  http://www.7sur7.be/ Consulté le 30 mai 2017.
[9] Un directeur prive des mamans de cadeaux de fête des mères. In http://tournai.nordeclair.be/ Consulté le 30 mai 2017. 
[10] Appels à témoignage : Faut-il supprimer la fête des mères ? In http://www.lalibre.be/ Consulté le 30 mai 2017.
[11] Pas de cadeaux de la fête des mères : La direction de l’école Singelijn menacée porte plainte. In https://www.rtbf.be/ Consulté le 30 mai 2017.
[12] Le baromètre des parents de la ligue des familles éditions 2016. In  https://www.laligue.be/ Consulté le  30 mai 2017.
[13] L’enseignement maternel, primaire et secondaire. In http://www.vivreenbelgique.be/ Consulté le 30 mai 2017.
[14] Zuhal demir (N-VA) : ne pas célébrer la fête des mères, c’est « une attaque à nos valeurs occidentales » In http://bx1.be/ Consulté le 30 mai 2017.
[15] Supprimer les cadeaux de fête des mères ? Plusieurs élus ont leur avis sur la question. In https://www.rtbf.be/ Consulté le 30 mai 2017.   
[16] Exit la fête des mères, les enfants célèbrent « ceux qu’ils aiment » In http://www.up-inspirer.fr/ Consulté le 30 mai 2017.
[17] Analyse rédigée par Aurélie Degoedt.