Analyse 2016-16

Un fait divers, quelques lignes dans un journal qui révèlent pourtant un aspect important du fonctionnement de la société. L’occasion, en famille, de laisser émerger les bonnes questions des enfants, même si elles sont parfois embarrassantes.

C’est, comme on le dit généralement, une « affaire de mœurs » qui se retrouve à citer devant le tribunal correctionnel. Comprenez donc… de mauvaises mœurs ! Nadia, prostituée de 24 ans oeuvrant dans un cabaret situé le long de la Nationale 4 à hauteur de Gembloux, montre ses fesses ostensiblement en vitrine, de sorte à appâter le client. C’est ce que nous rapporte le journal local L’Avenir du samedi 3 décembre 2016 qui en fait sa courte chronique judiciaire. Une plainte aura peut-être été déposée ? A moins que les gardiens de la paix (des ménages) n’aient agi « en bon père de famille ». En effet, plusieurs fois prise en défaut, la jeune femme a été invitée à se montrer plus discrète, ses charmes s’affichant non seulement aux yeux de clients potentiels mais tout autant sans doute de familles ayant à emprunter cette voie de circulation de grande affluence, sans alternative aussi rapide. Aucun résultat, l’intéressée refuse d’obtempérer en faisant profil… couvert ! Dès lors, les procédures s’enchaînent. Les agents verbalisent. Un dossier est ouvert. Avisé des faits, le parquet envisage une transaction financière, « estimant qu’il ne faut pas encombrer le tribunal correctionnel, d’autres dossiers bien plus importants devant garder la priorité ».

Mais Nadia se rebiffe et refuse de payer. Neuf cents euros, selon le parquet, c’était le montant censé être à la hauteur de l’outrage et dissuasif aussi, pour éviter toute récidive. Comment estime-t-on l’outrage en ce cas ? L’entêtement de l’effeuilleuse a-t-il justifié une majoration ? Prend-t-on en compte dans une proportionalité, les rentrées financières du justiciable ? Le journaliste n’a pas enquêté jusque là.

Dans un secteur autoroutier fort fréquenté, et où la concurrence péripatéticienne bat son plein, peut-être la professionnelle a-t-elle vu là une obstruction à l’exercice légitime de son gagne pain ? Qui sait ? Aussi a-t-elle maintenu son point de vue et assumé seule sa défense en justice, renonçant à des frais supplémentaires d’avocat. Pareille à elle-même, la dame poursuit donc son cinéma en s’exposant ! Ce que l’on voulait gérer rapidement et sans tapage, réclame maintenant un traitement officiel, lequel attise donc la publicité. Tout bénef pour Nadia ? Qui sait ?

Où est le problème ? 

Les conducteurs qui empruntent la Nationale 4 connaissent ce tronçon de voirie qui est, à longueur d’année, l’objet d’un éclairage particulièrement intense : vraie Saint Sylvestre à l’approche de certains carrefours. Sans dramatiser toutefois, tout le monde semble vivre la chose en bonne entente : les professionnelles, les riverains constamment confrontés à ce voisinage… luminescent et les passants, occasionnels ou réguliers. La Nationale 4 n’est d’ailleurs pas le seul endroit en Wallonie, où cette activité s’exerce et l’on est loin d’une im-mobilisation routière comme celle que connaît perpétuellement la rue d’Arschot à Bruxelles, pour ne citer qu’un exemple bien connu. Ici, tout juste un flot de voitures comme il s’en trouve sur d’autres nationales à quadruple voie de circulation. Et pour les occupants, conducteurs seuls ou accompagnés, voire familles en déplacement et ce parfois journellement, la nécessité devenue banale de prendre la mesure d’une activité particulière qui est tolérée en Belgique. Car, ne soyons pas hypocrites, si le sexe pose ostensiblement en vitrine le long de certaines routes de province, c’est parce qu’on a choisi ce cadre de tolérance. Les lieux sont moins fréquentés par la gente piétonne. Les espaces de parking en toute discrétion sont plus aisés. Il y a un avantage certain à traiter les choses ainsi. Ce n’est pas le lieu ici de débattre du bien-fondé des raisons qui président à ce choix. Une chose indéniable est là, factuelle : ce « spectacle », qui s’impose à nous qu’on le veuille ou non, fait partie de notre société. Dès lors, la charge d’éducateurs et de parents qui s’aventureraient en zone rouge [1] réclame que ceux-ci donnent a minima une consistance et un sens à ce commerce organisé au vu et au su de tous. Car, à l’évidence, les enfants embarqués sur pareille voie de circulation en viennent inévitablement un jour où l’autre, à poser la question qui dérange : « Pourquoi elle est dans la vitrine, la dame ? »

 

Est-ce la raison pour laquelle les agents sont intervenus ? Peut-être, d’une certaine façon, en notre nom à tous et faisant dès lors œuvre de ministère public. Ils ont pu espérer nous permettre de répondre à l’enfant interrogateur : « La dame ? Elle tricote, elle lit un livre ou regarde la télé »… Nous permettre de passer subrepticement à un autre sujet de conversation. Mais non : là, c’est plus net : « Pourquoi la dame, elle montre ses fesses ? » Et selon que la question est posée à Papa, à Maman ou aux deux… on imagine l’embarras, la première fois.

 « Le plus vieux métier du monde » ? Ah bon… ! Cette litote qui constitue peut-être une bonne parade à la curiosité enfantine, ne nous fera pourtant pas éviter la suite du questionnement : « Et c’est qui qui va là… ? Comme professionnelles… comme clients ? Et toi, t’en penses quoi, papa, t’en penses quoi,  maman ? Et des messieurs aussi font ce métier ? Et ces dames, elles sont mariées ? Elles ont des enfants ? Et combien ça coûte ? Peut-être pas tout en une fois… mais si vous habitez le quartier, il y aura suffisamment de déplacements qui permettront alors aux petits curieux d’approfondir le sujet. 

Et donc, pour couper court à cette surenchère d’exposition, la police a flashé sur le côté sensible des fesses à la vitrine. Diagnostic : de la provocation, c’est évident. Plus difficile en effet d’ignorer cette présence féminine particulière en passant sagement à côté. Il y a dans l’attitude de cette jeune prostituée, de la provocation qui s’apparente à du racolage, une attitude proactive à destination du client potentiel très différente de l’attitude lascive étalée au creux des fauteuils. Et le racolage, lui, est répréhensible aux yeux de la loi. 

Eléments de solutions

Tout cela peut être ressenti comme source d’embarras, certes, mais peut aussi constituer une opportunité éducative. Il y a place dans cette affaire, pour un vrai débat sur les choses de la vie. Les priorités. Les valeurs. Ne peut-on y voir en effet une opportunité simple -parce que située encore au bas côté de la route- pour approcher une problématique qui ira, un jour ou l’autre jusqu’à s’inviter dans notre salon… quand la pornographie déboulera du net sur nos écrans. Certes, il y a une différence entre érotisation, pornographie et prostitution… mais tout cela alimente –et notamment sur les réseaux- des représentations contestables de la sexualité harmonieuse et respectueuse des partenaires. Des représentations qui induisent assez unilatéralement aussi une certaine prédominance des genres et une vision très souvent tarifée des rapports affectifs. N’est-ce pas dès lors, une occasion à saisir pour débattre du machisme de notre société ? Une occasion de mettre des mots, progressivement, sur la notion de viol de la personne ? Comment sinon, devancer l’éducation sur des questions de harcèlement en rue par exemple dont, aujourd’hui, on constate l’émergence inacceptable. Education des filles. Education des garçons. Education au respect des corps, à la place légitime de la nudité, à la notion de pudeur, à la notion de séduction.

Faut-il pour autant accepter la surenchère et déclarer comme le tribunal le fera finalement, « qu’il y a des choses plus importantes en matière correctionnelle », suspendant son prononcé et renvoyant chacun à son jugement ? 

Sans doute y a-t-il des choses plus graves qui doivent mobiliser la Justice. Soit ! Sans doute aussi, cette surenchère pose-t-elle question ! Où donc s’arrêtera-t-on ? Aujourd’hui, on montre ses fesses ? Et demain… Mais ne soyons pas dupes : qu’on la voie ou qu’on la cache, qu’elle soit exposée de façon lascive ou manifestée dans des comportements plus accrocheurs, l’activité qui se déroule dans ces alcôves de bord de route est une réalité peu glorieuse de notre humanité, du fait qu’elle s’organise quasi toujours aux dépens des femmes qui y sont contraintes pour des motifs multiples tout autant que regrettables. 

Ignorer cette réalité en restant concentré sur sa conduite permet d’éviter les sorties de routes ou les accidents de roulage. Reste que la prostitution doit poser question et que l’éducation que nous donnons à nos enfants doit éveiller au respect des personnes. 

Le tribunal a suspendu le prononcé du jugement que l’on attendait de lui… il ne dispense pas le citoyen de se forger une opinion en osant regarder cette réalité peu séduisante en face ! Oui, les fesses de Nadia, l’occasion d’une… analyse de société [2] ! 

 

 

 

 

 

 


 

[1] Le quartier rouge, à Amsterdam, est là aussi la zone dédiée aux vitrines

[2] Analyse rédigée par Michel Berhin.