Analyse 2016-11

Il y a quelques années, des agressions sexuelles sévissaient dans le quartier universitaire namurois ; et aujourd’hui encore, une trace de celles-ci est perceptible dans le milieu estudiantin. En effet, un sentiment d’insécurité insufflé – ou même dans certains cas renforcé – par ces évènements dramatiques a incontestablement orienté le choix de certaines étudiantes quant à la façon d’occuper leur temps libre. L’université de Namur s’est adaptée et propose dorénavant une offre sportive répondant à ce besoin sécuritaire. 

Ainsi, un programme de sensibilisation et de formation à l’autodéfense vient compléter la liste des activités sportives proposée aux étudiants. En plus des séances d’apprentissages de clés de bras et autres techniques pratiques, l’accent est également mis sur la dimension préventive ; savoir comment déceler l’agressivité ou encore, ne pas succomber à la panique sont des notions non négligeables pour favoriser un sentiment de sécurité. La problématique du harcèlement sexuel sera elle aussi traitée ; et il est prévu que l’université accueille des professionnels de terrain, dont des policiers, pour participer à ce projet qui s’intitulera « Les midis de l’autodéfense » [1]. 

Question de genre

Et si l’on envisageait le sentiment d’insécurité dans l’espace public sous un angle sexué ? Au début du siècle dernier, les femmes se devaient de se déplacer sans attirer l’attention et de marcher le plus rapidement possible pour aller droit à leur but. Pas question de flâner ni de capter les regards d’autres passants. Dans les années septante, les femmes pointent « l’impossibilité, de fait, d’occuper l’espace public de nuit sans risque d’agressions. » [2] « La vulnérabilité des femmes est donc présentée comme une évidence, une caractéristique naturelle, qui traverse les époques » [3]. 

Ainsi les femmes éprouvent davantage un sentiment d’insécurité que les hommes ; ce qui peut avoir un impact considérable sur leur vie sociale. Dans l’espace public, les femmes sont constamment à l'affût de ce qui se trame autour d’elles ; en particulier la nuit tombée. Cette impression de vulnérabilité intrinsèque à l’appartenance sexuelle marque une différence notable dans le rapport à l’espace public qu’ont les hommes et les femmes ; et ce, notamment en termes d’autonomie.

Par exemple, alors qu’un homme n’hésitera pas une seconde à sortir le soir, la femme quant à elle pourrait renoncer à cette idée par crainte d’agression ou bien, réfléchir à la mise en place de stratégies telles que prendre un taxi ou demander à être accompagnée.

Pour illustrer cette inégalité de genre face aux risques d’agression, on peut évoquer le viol d’un étudiant de la HUB déguisé en femme (dans le cadre d’un baptême estudiantin) et la réaction qui s’en est suivie : demander aux étudiants d’éviter de se déguiser en femme [4]. Réaction controversée car sous-entendant une responsabilité non pas de l’auteur des faits mais de la victime, la féminité étant mise en cause.

Refus d’être victime 

L’image de la femme fragile et vulnérable peut agacer. Se sentir à l’aise dans la rue ne devrait pas sembler être un privilège exclusivement masculin. 

Les cours d’autodéfense, fréquentés de plus en plus massivement par la gente féminine, tendent ainsi à briser ce stéréotype. Les dénonciations en hausse des violences à l’égard des femmes et du harcèlement de rue ont sans doute contribué à cette nouvelle tendance qu’est la pratique d’une activité de self-defense [5]. 

Une offre très diversifiée

Du jujitsu au body fighting en passant par le krav maga, les activités permettant de renforcer le sentiment de sécurité ne manquent pas. Certains cours sont à la portée de tous ; hommes, femmes, jeunes, moins jeunes, comme le krav maga par exemple. D’origine israélienne, cette discipline d’autodéfense enseigne les réactions qu’il est bon d’avoir en cas d’attaque soudaine et violente (coup direct, attaque au couteau, etc.) en se basant sur les réflexes naturels des apprenants [6].  

Généralement, qu’est-il possible d’apprendre lors d’un cours de self-defense ? Parfois fuir ou crier n’est pas suffisant pour éviter un danger ; dès lors il est bon de connaître les gestes adéquats à réaliser en cas d’agression. Prenons l’exemple d’une jeune fille chétive qui doit faire face à un homme à la carrure imposante, pour faciliter sa fuite, une des solutions consisterait à lui enfoncer un doigt dans l’œil. Ainsi, les séances de self- defense permettent de déterminer les parties particulièrement fragiles du corps humain. Une bonne connaissance de l’anatomie est une des pistes à exploiter pour une défense réussie, citons par exemple un coup donné dans la poitrine de l’agresseur afin que celui-ci ait le souffle coupé [7]. 

Devons-nous apprendre à nous battre ?

Même si les cours d’autodéfense sont là pour nous apprendre à nous défendre, ils semblent aussi – toujours dans le cadre de la légitime défense – parfois nous apprendre à nous battre. 

Programme quelque peu empreint de violence… 

Est-il vraiment indispensable, en Belgique, d’apprendre à se battre pour ne plus éprouver un sentiment d’insécurité ? 

Rôle des médias

La presse influence indubitablement le sentiment d’insécurité ; « la peur s’apprend par la lecture de la presse, au travers des médias et des recommandations de la police, qui véhiculent largement l’idée selon laquelle les femmes sont des cibles potentielles. » [8] Ainsi, en contribuant à nourrir les stéréotypes de genre, il semblerait que la presse participe à exacerber le sentiment d’insécurité ressenti par les femmes.

L’urbanisme comme levier d’action [9]

L’aménagement urbain est généralement pensé pour coïncider avec le mode de vie d’un sujet type : un homme belge issu de la classe moyenne.

Or, pour améliorer le sentiment de sécurité des femmes, plusieurs pistes de solution peuvent être dégagées au niveau urbanistique. Et si nous écoutions les recommandations des principales intéressées ?

D’abord, l’éclairage public joue un rôle phare dans ce domaine. Effectivement, une rue peu – ou pas –  éclairée aura tendance à générer un sentiment d’insécurité chez les femmes. Ainsi, il serait judicieux d’installer des dispositifs d’éclairage dans ces rues sombres ; mais aussi de mettre à disposition des passants un numéro de téléphone gratuit afin de leur permettre de signaler toutes lampes défectueuses pour que celles-ci soient remplacées le plus rapidement possible. De plus, certaines constructions particulièrement hautes contribuent à obscurcir les rues. Dès lors, il convient de mettre en place des éclairages adaptés à cette situation ; de même qu’à privilégier des façades de couleur claire lors de la conception de ces bâtiments. 

Ensuite, un autre aspect sur lequel il est possible d’intervenir concerne la visibilité ; c’est-à-dire préférer rambarde, vitre, et végétation à tout ce qui est béton et tunnel. Attention toutefois à entretenir les plantations de sorte qu’elles puissent laisser passer la lumière, mais aussi de façon à ce qu’elles ne constituent pas un obstacle au trajet des piétons. Autres éléments qui portent atteinte à la visibilité : les panneaux publicitaires de taille extravagante, qui de surcroît sont parfois porteurs de messages machistes… Bref, un double fléau qui pourrait facilement être évité si les acteurs urbanistiques prenaient le temps de s’attarder sur la question. 

La dimension sonore peut aussi être pointée. En plus du désagrément émanant du bruit généré par la circulation automobile, la musique diffusée dans les espaces publics peut, si le volume est trop élevé, être source de malaise chez les passants. 

Et ce n’est pas tout, la signalisation (des services de police par exemple), la propreté dans les rues ou encore le sentiment d’appartenance qui peut exister au sein d’un voisinage sont des exemples de facteurs qui peuvent consolider le sentiment de sécurité ressenti par les femmes dans l’espace public.

Cours de self-defense : nécessité ou nouvelle mode ?

Au vu des multiples possibilités qu’offre l’aménagement urbain en termes d’amélioration de la sécurité ressentie, on peut penser qu’il n’est pas indispensable que nous, citoyens belges, ayons recours à « une formation au combat ». Mais encore faut-il que ces agencements urbains voient le jour… 

Autre piste de solution : la presse. Avec un ton moins dramatique, on peut penser que moins de crainte serait suscitée au cœur de la population.

Bref, même si bénéfiques pour la santé physique et psychique, les cours d’autodéfenses ne sont nullement indispensables pour se sentir à l’aise dans l’espace public. Certes, il existera toujours un risque mais rien ne sert de s’engouffrer dans une psychose ; mieux vaut rationaliser. Ainsi, les pratiques de self-defense doivent être envisagées davantage comme un outil pour se sentir bien que comme un passage obligé pour faire face au monde [10]. 

 

 

 


 

[1] DOLHET, Manuel. « Du self-defense dans l’ancienne banque ». In : Vers l’avenir. Mardi 11 octobre 2016. p.4.

[2] LIEBER, Marylène. « Le sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public : une entrave à la citoyenneté ? » In : Nouvelles questions féministes. Lausanne, Vol. 21, 2002/1 pp. 41-46.

[3] LIEBER, Marylène. « Le sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public : une entrave à la citoyenneté ? » In : Nouvelles questions féministes. Lausanne, Vol. 21, 2002/1 pp. 41-46.

[4] « Le viol d’un étudiant déguisé en femme suscite réactions et préoccupations », in www.lalibre.beConsulté le 2 décembre 2016.

[5] « Succès de l’autodéfense chez les femmes, qui « ne veulent plus être des victimes »  », in www.lemonde.frConsulté le 2 décembre 2016.

[6] Krav Maga Corporation - www.kravmagacorp.be. Consulté le 2 décembre 2016.

[7]  « Succès de l’autodéfense chez les femmes, qui « ne veulent plus être des victimes »  », in www.lemonde.frConsulté le 2 décembre 2016.

[8] LIEBER, Marylène. « Le sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public : une entrave à la citoyenneté ? » In : Nouvelles questions féministes. Lausanne, Vol. 21, 2002/1 pp. 41-46.

[9] CHAUMONT, Laura, et ZEILINGER, Irene. Espace public, genre et sentiment d’insécurité. Bruxelles : Garance ASBL, 2012, 13p. 

[10] Analyse rédigée par Audrey Dessy.